04 juillet 2005

L'affaire Cohen ou l'art d'exploiter le bousier (épisode 2)


Mardi, l'après midi se traîne en longueur, il plane sur Paris l'habituel halo jaune, signe d'un nouveau pic de pollution. En cette fin de mois de juin le temps est à l'orage et l'activité morose, je suis de permanence, manches retroussées, il fait chaud, pas de clim, le téléphone sonne, je décroche.

C'est Monsieur Cohen, il est propriétaire d'un grand studio rue Erard, désire une estimation (gratuite) et il est pressé (ne le sont-ils tous pas ?)

Courtois et la voix posée cet heureux propriétaire de plusieurs biens sur Paris m'avoue son désarroi concernant le manque évident de délicatesse de son locataire qui est resté 6 ans, a toujours réglé son loyer en temps et en heure mais dont les pieds des meubles ont visiblement laissé des empreintes sur une si jolie moquette (ne le sont-elles toutes pas ?)

-"bien sûr nous avons un appareil photo, oui, je me ferai un plaisir d'immortaliser l'outrage et tant qu'à faire, puisque le mesurage n'a pas été fait j'apporte aussi le nécessaire"... car tel est votre désir...
Monseigneur...
-..."tsst, tsst, mais non, ça ne me dérange pas, allons"...quesqu'on ne ferait pas pour décrocher un mandat, hein ?

Rendez-vous est pris à 18h30 au pied de l'immeuble, le hall est grand et accueillant, ca tombe bien, je m'y engouffre. Dehors il pleut des cordes et comme apparemment je suis le seul à penser que la ponctualité est une forme élémentaire de respect autant patienter au sec.

Avec un quart d'heure de retard César arrive enfin, je m'incline devant l'auguste personne, Monsieur Cohen semble tout droit sorti d'une publicité pour Papy Brossart, tempes dégarnies, cheveux grisonnants, dos courbé par le poids des ans, esquisse d'un sourire mais le regard aiguisé et alerte du business man toujours à l'affût.

C'est ainsi qu'il repéra sans mal un couple et un jeune homme avec une sacoche d'étudiant et en déduisit à juste titre qu'ils venaient pour la visite du studio en loc au 17ème étage.

Et oui, notre ami, sans doute emporté par sa joie à l'idée de faire ma connaissance en oublia de me préciser qu'il caressait aussi l'idée de remettre en location son bien en y incorporant la hausse calculée sur l'indice Insee multiplié par celle non moins conséquente du barème des marchands de sommeil.

Bah, j'ai ouvert l'agence à 09h30, pris 10 minutes pour manger un sandwich, 2 à 3 minutes pour utiliser les WC (et me laver les mains), 5 minutes pour ma cigarette de l'après midi, il est 18h45 et voilà que je poirote au 17ème étage d'un immeuble pas spécialement beau des années 80

Ce n'est pas la première fois que j'ai l'impression d'être dans la peau d'un témoin de Jéhovah qui attend la permission du maître de maison pour avoir l'insigne honneur de pénétrer dans les lieux...

Pas de RTT, des journées de dix heures et plus, une retraite (sic) calculée sur la base de 70% du smic, pas de mutuelle, vacances au rabais, même pas de tickets restau ni de forfait téléphonique, je suis patient et aime mon prochain mais là le Cohen, ben, il commençait à me soûler légèrement.

Finalement à 19h00 il raccompagne à l'ascenseur les prospects locataires, pas de chance "ils ont beaucoup aimé mais ne gagnent pas suffisamment" ou "les garanties sont trop légères"..."les temps sont durs..." Mon coeur saigne de compassion...

Le studio est pas mal, murs sains, beaucoup de rangements, coin cuisine astucieux, électricité aux normes....de 1980, fenêtres simple vitrage, SDB à revoir (manque une aération) double expo mais méchant vis à vis sur un côté. Bref, repeint, moquette shampouinée, fenêtres changées, SDB refaite, porte d'entrée sécurisée l'appartement pourrait séduire. Je m'imprègne, prends les mesures, fait les photos et prépare déjà mon estimation.

Une dernière doléance de mon hôte avant de partir :
-"auriez vous l'obligeance de me faire parvenir les photos avec votre estimation ?, non je n'ai pas Internet, allez, si vous me préparez et postez tout ça ce soir je les auraient demain à mon bureau"

C'est sûr il fume la moquette pépé et pas qu'en photo...

On a l'habitude de dire qu'un bonheur n'arrive jamais seul, c'est faux !, ce sont les emmerdes, elles, qui arrivent toujours en cascade ! Pareil pour "la chance sourit aux audacieux" quelle ineptie !, en fait elle sourit surtout aux chieurs ! Reste un adage qui, lui, ne déroge pas à la règle : l'argent va à l'argent.

Mr Cohen à de la chance, le destin a voulu que je passe près de son bureau Bd Barbès le lendemain (état des lieux dans le secteur) et ainsi j'en ai profité pour lui déposer dans sa boîte à lettres la pochette préparée le matin même.

Vers 15h00 alors que je scrute d'un air dépité les dernières enchères hallucinogènes parues sur direct annonces (une boîte qui a eu l'intelligence de se faire du fric en pompant des annonces à 99% sur le PAP pour les refourguer par mailing list aux agences immobilières) un de mes collègues me demande si je connaît un certain Coben qui est au bout du fil et me réclame ?

Mon cerveau, en fin calculateur, sait que nous sommes encore loin de l'happy hour avec 2 pintes de bière offertes pour l'achat d'une seule au bistrot d'en face et donc reconnecte d'emblée les circuits, Mister Cohen ?, oui, c'est pour moi, merci, the show is back on the road !

A partir de ce moment précis tout va aller très vite et pourtant, avec le recul, j'ai la sensation d'avoir vécu un passage à la Matrix lorsque l'action tourne au ralenti...

Aux remerciements de circonstance pour mon travail suit un plaidoyer en faveur d'un prix de vente supérieur de 10% à celui estimé (pourtant à 5900 €/m2 pour un bien quelconque je pensait déjà être à l'ouest)

Mon interlocuteur justifie une telle position par le fait que, si un compromis est signé demain, la signature de l'acte authentique, elle, n'interviendra quand dans trois mois et que d'ici là les prix auront de toute façon pris au minimum 10% alors autant intégrer déjà dans le prix de mise en vente cette (hypothétique) hausse histoire d'être à l'abri"

Je ferme un instant les yeux et me remémore les jours heureux remplis d'insouciance, ces soirées à écouter Roy Orbison chantant pour les lonely comme moi, ceux qui se baladent pieds nus sur la plage sans un sous en poche mais la tête remplie de rêves que seul l'adolescence peut produire en quantité industrielle.

Le fil du temps s'égrène plus lentement, je ne me rappelle plus ce que j'ai rétorqué concernant cette surenchère sans fondement, de toute façon Picsou était déjà loin, à présent il fallait que "je me mette en relation avec le syndic de l'immeuble afin de démêler ce montage juridico-financier sous forme de SCI" à laquelle avait adhéré mon "client" pour se soustraire à la voracité de l'état.

A ce moment précis notre relation entre dans ses derniers instants de vie.
Avant même que ne m'effleure l'idée de proposer un rendez-vous avec mon donneur d'ordre pour signer un mandat afin de délimiter et éventuellement envisager une juste rétribution pour le labeur demandé celui-ci m'annonce fermement :
-"bien entendu, à ce stade il est hors de question que je signe un mandat"

C'est marrant, lorsqu'on se réfugie dans le passé avec nostalgie, il ne pleut jamais, le ciel est toujours dégagé, la nuit étoilée, on n'a ni faim ni soif, une fragrance semble toujours flotter dans l'air ou es-ce mon imagination ?

De retour en 2005 ma voix résonne au son des principes fondateurs de la loi Hoguet pour qui sans mandat point de salut, je me fait l'apôtre du pauvre propriétaire à qui je rend service au détriment de l'acquéreur qui supporte la commission, je mets en garde contre l'absence d'assurance en cas de pépin lors d'une visite sans être valablement mandaté...

-"Monsieur ?"
-"heu, oui ?" répondis-je après un petit moment de flottement
-"Au revoir !"

Bang ! Comme ça, au milieu d'une tirade, sans crier gare, le couperet tomba, la discussion était finie, le sujet clos. A tout jamais.

Derrière moi la pendule indiquait 15h07

2 Comments:

Anonymous Anonyme said...

Trés bien écrit , mais arrêtes de te faire marcher dessus cela ne changera rien dans tes affaires , on respect le méchant et on écrase le gentil (malheureusement), montres plus de virilité et de fermeté face à des abrutis,on te fera plus confiance pour tes ventes.
Bonne chance

21 juillet, 2005 12:55  
Anonymous Anonyme said...

Pour ce qui est d'arriver 1/4 heure en retard, ton client a parfaitement raison.

Pour un agent immo toute personne arrivant à l'heure aux rendez-vous est forcément un être insignifiant, sans aucun caractère et qui sera donc assez facile de plumer.

07 août, 2005 14:48  

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